17-04-2026 Pourquoi déteste-t-on la chasse ?
Si la chasse est contestée, c'est qu'elle révèle l'angle mort de notre rapport aux animaux. C. Stepanoff
Pourquoi la chasse suscite-t-elle autant de rejet, parfois plus encore que l'élevage industriel ? Pourquoi la mise à mort d'un animal sauvage choque-t-elle davantage que celle, quotidienne et massive, qui se déroule à l'abri des regards ?
Entre abattoirs invisibles et animaux humanisés, la chasse occupe une place à part : dérangeante, souvent incomprise. L'anthropologue Charles Stépanoff propose d'en faire un révélateur de nos contradictions.
Dans son essai, L'Animal et la mort, Stépanoff part de ce trouble. Car la chasse dérange précisément parce qu'elle échappe aux deux grands régimes qui structurent notre rapport contemporain à la nature et aux animaux. D'un côté, l'animal « matière » destiné à une mort industrialisée, reléguée dans les abattoirs, rationalisée, invisibilisée. De l'autre, l'animal « enfant » recevant un amour anthropomorphique, qui le transforme en quasi-personne, digne d'affection, voire de droits.
Entre ces deux pôles, l'animal « gibier » ne répond à aucun critère. Entre ces deux conceptions binaires, la chasse ne trouve pas sa place.
Elle ne dissimule pas la mort : elle l'expose. Elle ne repose pas non plus sur une projection affective : elle implique au contraire une confrontation directe avec la nature et l'altérité animale. Le chasseur tue, mais il voit, il suit, il transmet et il apprend. Il engage son corps, son attention, et souvent un respect pour l'animal qu'il traque.
C'est cette position intermédiaire qui la rend si difficile à penser pour les sociétés modernes. Trop violente pour être acceptée comme une simple pratique, trop consciente pour être assimilée à l'exploitation industrielle, la chasse apparaît comme un résidu incompréhensible, voire scandaleux.
Pour Stépanoff, cette incompréhension en dit long sur notre société. Elle révèle une organisation morale où la mort animale est tolérée à condition d'être tenue à distance, confiée à d'autres, et où l'amour des animaux peut s'épanouir précisément parce qu'il est séparé de toute responsabilité.
En rendant visible ce que nous préférons ignorer, la chasse agit comme un révélateur. Elle met au jour un rapport au vivant profondément fragmenté, où coexistent, sans vraiment se rencontrer, exploitation de masse et attachement affectif.
Dans Les idées larges, Charles Stépanoff revient sur ce triangle dérangeant « industrialisation, anthropomorphisme, chasse » et nous invite à repenser la place de la mort dans notre relation aux animaux, sans faire l'impasse sur les rapports et tensions historiques, sociales et politiques qui nourrissent les conflits actuels.
Bien que datant de quelques années, cet entretien reste totalement d'actualité.
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